“Canaries, la lave et le sable” un film de Pierre Brouwers

A une centaine de kilomètres des côtes de l’Afrique du Nord, l’archipel des Canaries regroupe sept îles dont les deux extrêmes sont distantes de 500 km. La surface totale des terres émergées ne dépasse pourtant pas celle de la Corse. Ces îles, qu’il faut géographiquement rattacher au continent africain, étaient habitées dès la préhistoire par les Guanches, un peuple aux origines berbères comme en témoignent leurs poteries réalisées sans tour. Après avoir résisté jusqu’au 15ème siècle, les Guanches capituleront devant l’Espagne, propriétaire encore aujourd’hui de cette parcelle d’Europe, qui sortit de l’océan au terme d’éruptions volcaniques successives. Beaucoup de scientifiques se passionnent pour les Canaries, notamment les botanistes, qui ont recensé ici 786 espèces végétales dont 238 sont endémiques. Terre fertile et températures constantes ont favorisé certaines cultures, mais l’économie de l’archipel est surtout étroitement liée au développement du tourisme, qui a modelé et parfois transformé le littoral des îles. Le secteur touristique assure à lui seul plus de la moitié des ressources des Canaries. Pour pallier aux difficultés de l’alimentation en eau douce, les Canaries ont recours au dessalement de l’eau de mer. Les énergies renouvelables, et spécialement celle du vent, contribuent à rétablir les équilibres d’une région isolée à 1000 km de la mère patrie. Un isolement très relatif, car les sept îles sont accessibles tant par mer que par la voie aérienne. Tenerife est la plus grande des Canaries, et de loin la plus haute. A plus de 3700 mètres, le Teide est d’ailleurs le point culminant de toute l’Espagne. Sur la roche volcanique dénudée, Santa Cruz de Tenerife surprend par ses lignes cubistes. La ville bénéficiera pendant deux siècles du statut de capitale des Canaries, servie par un port où tous les bateaux faisaient escale sur la route des Amériques. Les Guanches de Tenerife seront les derniers à céder devant les conquérants espagnols, qui dresseront une croix – la "Santa Cruz " – pour marquer leur territoire. Toutes les vieilles cités du royaume portent des empreintes communes : avenues rectilignes, brassage de populations et goût manifeste pour une architecture pompeuse à l’image du Cercle des Amis des Arts. L’église baroque de San Francisco marque le triomphe de la courbe sur l’austérité du musée des Beaux-Arts. Dans le parc municipal Sanabria, le temps qui passe ne semble pas avoir beaucoup de prise sur les choses et sur le monde en mouvement, de toute façon toujours à refaire… La Rambla du général Franco rappelle que l’ancien dictateur avait été condamné à rester en résidence surveillée à Tenerife. Cela ne l’empêchera pas d’y lancer son appel au putsch en 1936. Ce fut le début de la guerre civile. A 500 mètres d’altitude, La Laguna a été la capitale de Ténérife jusqu’au 18ème siècle. Comme la cathédrale, le patrimoine de la ville est remarquablement mis en valeur. A travers son cœur historique, La Laguna entretient un véritable musée de l’architecture coloniale espagnole. Notre Dame de la Conception, la première église de la ville, tranche par sa rigueur avec le couvent Santa Catalina et son élégante galerie de bois. Un sombre palais baroque abritait, lui, une famille aristocratique. Il n’oppose plus que des chimères au rose bonbon du théâtre. Les surfaces cultivées ont diminué de 20 % ces dernières années pour favoriser la banane par exemple, une quasi monoculture qui représente 30 % des ressources agricoles des Canaries. La richesse de l’océan élève les îles Canaries au premier rang des zones de pêche espagnoles, mais beaucoup abandonnent ces activités traditionnelles pour des produits plus rentables. Au Sud de La Laguna, la forêt de la Esperanza est un sanctuaire pour le pin des Canaries, un conifère qui a survécu en milieu volcanique grâce à son cœur très dur. On reconnaît l’espèce aux longues aiguilles réunies par bouquets pour mieux capter l’humidité. A cause d’une exploitation incontrôlée, ce vestige de l’ère primaire a failli disparaître, et avec lui l’écrin magnifique qu’il ouvre sous le pic du Teide. Le parc national du Teide englobe une caldeira, un ancien cratère effondré. Près du cône enneigé plus récent, l’observatoire n’est pas gêné par une activité volcanique ralentie depuis deux siècles. Cette caldeira est une des plus vastes de la planète puisqu’elle forme un cercle dont le diamètre atteint 17 km. Le mouvement figé des coulées de lave et les nuances irréelles des oxydes métalliques complètent la magie d’un endroit assez facile d’accès. Le fond de la caldeira se situe pourtant à 2000 mètres d’altitude, c’est-à-dire pas grand chose pour Juan Aznares. « Nous sommes sur le lieu appelé « les Tours de Garcia ». C’est une partie des restes géologiques d’une ancienne montagne qui occupait cet immense cirque connu aujourd’hui sous le nom de « gorges du Teide ». Cette montagne dépassait les 5.000 mètres d’altitude. Il y a 170.000 ans, la coïncidence d’une période de grandes précipitations et de tremblements de terre provoqua la rupture de l’équilibre géologique de l’île, causant une gigantesque avalanche s’écoulant jusqu’à la mer et charriant 1.000 à 1.500 kilomètres cubes de matière, libérant ainsi, si l’on peut dire, la partie centrale de l’île de cette énorme montagne." Au Nord du parc national du Teide, la côte subit les assauts de l’océan Atlantique. Puerto de la Cruz a fondé sa réussite sur les exportations, notamment de bananes, dont les plantations cernent la ville. A la fin du 19ème siècle, les Anglais en ont fait un lieu de villégiature car la température de l’eau vivifiante ne les rebutait pas. Les délicates proportions de l’architecture canarienne se comparent difficilement avec celles de l’industrie touristique. Les infrastructures éprouvent parfois beaucoup de difficultés à s’intégrer dans l’environnement, et les nouveaux arrivants ont parfois du mal à s’adapter au sable volcanique… Au-dessus de Puerto de la Cruz, La Orotava a conservé le charme des anciennes cités canariennes. Les riches propriétaires terriens y appréciaient l’air frais en toute saison. Ils y ont fait construire de splendides demeures comme la "casa de los Monteverde" nichée au milieu d’un jardin tropical. En longeant la côte vers l’Ouest, une excellente route conduit à Icod de los Vinos, un village qui paraît assoupi, mais qui se flatte en réalité de posséder un dragonnier plusieurs fois centenaire. Le tronc ne permet pas de le dater, mais on peut en estimer l’âge grâce à la ramification de la couronne. On est loin en tous cas des mille ans de la croyance populaire. La Punta de Teno marque l’extrémité occidentale de Tenerife. En s’éloignant du village de Masca, le regard croise des reliefs profondément entaillés. Los Gigantes donnent la mesure de falaises qui se dressent 500 mètres au-dessus de la localité du même nom. Le long de la côte Ouest, une étroite plaine littorale accueille des cultures, presque insolites dans le décor minéral. La station balnéaire Playa de las Americas a été lancée au milieu des années 1960 en plein boom touristique. Elle concentre un grand nombre des ressources hôtelières de Tenerife dans un vaste complexe voué au soleil, aux loisirs et à la détente. Les références culturelles sont ici les mêmes pour tout le monde et dans toutes les langues… Tenerife est la plus visitée des Canaries : elle reçoit chaque année 5 % de visiteurs supplémentaires. Une réussite qui rappelle celle de Las Vegas, une ville elle aussi partie de rien, et qui semble ici être un modèle. Un atout par rapport à Las Vegas : les activités axées sur la mer. La plus spectaculaire d’entre elles : une excursion en bateau sur le détroit qui sépare l’île de Tenerife et celle de La Gomera. Les eaux profondes hébergent en effet une colonie de baleines-pilotes, une espèce qui dépasse à peine six mètres de longueur et que l’on reconnaît à sa haute nageoire dorsale. Un décret limite le trafic des bateaux et interdit d’approcher les cétacés à moins de 60 mètres. La Costa del Silencio épouse les contours Sud de Tenerife, un silence propice à la concentration des golfeurs. Direction : Nord. Au-delà de l’aéroport Reine Sofia, l’un des deux aéroports de l’île, la route se dirige vers la capitale en longeant la côte. A Santa Cruz de Tenerife, fin février/début mars, un événement met la ville sens dessus dessous. Quatre semaines durant, on se joue des apparences en inversant les rôles, en changeant de peau et en révélant des penchants nouveaux : c’est le carnaval. Comme le veut la tradition, la fanfare des clowns ouvre le cortège. Les reines de beauté donnent le signal pour le réveil des sens. Après l’hiver, la lumière triomphe dans les costumes, la chaleur domine dans les rythmes. Une invraisemblable galerie de portraits rassemble des personnages mythiques plus vrais que nature. La police veille … Et le télescopage des civilisations et des continents se fait tout en harmonie. C’est super ! Juste après Rio, les connaisseurs situent le carnaval de Santa Cruz de Tenerife au deuxième rang mondial pour son importance et pour son retentissement. Les allusions à la rudesse de la vie sur l’océan alternent dans le même mouvement avec la douce insouciance des années folles. Du folklore castillan, revu et corrigé, le carnaval remonte jusqu’aux Indiens du Nouveau Monde. Toutes les nations trouvent leur compte dans une manifestation déclarée «d’intérêt touristique international». Le carnaval se termine la nuit du mercredi des Cendres, un jour du calendrier liturgique où l’on ne mange pas de viande mais du poisson. La sardine prend donc la tête de la fête. Cette dernière nuit repousse les ultimes limites : la religion et le clergé sont tournés en dérision. Les veuves sont trop joyeuses pour être honnêtes. Mais la dernière heure de la sardine a sonnée, on l’emmène en cortège. La sardine a vécu. Les vieux démons sont exorcisés. L’hiver a trépassé. Une nouvelle année peut commencer. L’île de La Gomera est la plus proche de Tenerife. Elle adopte la forme d’un cône presque parfait dont le sommet culmine à 1500 mètres. Lorsqu’on l’aborde par le sud en longeant les rivages de basalte brut, les origines volcaniques de l’île sautent aux yeux. Mais plus on monte vers le Nord, plus La Gomera verdit grâce aux pluies déversées par les alizés. Capitale : San Sebastian. Christophe Colomb y fit escale à trois reprises. Non pas en raison d’une quelconque avarie, mais parce qu’il filait le parfait amour avec la souveraine locale. La Tour du Comte abrita la jeune femme lorsqu’elle voulut échapper à la révolte des Guanches. Il n’existe pas dans la localité d’autres vestiges des fortifications élevées par les conquistadors. Christophe Colomb se recueillait dans l’église de la Asuncion avant ses traversées. Six ans après la découverte de l’Amérique, il repassa par La Gomera, mais la belle, entretemps, s’était mariée. Un demi-tour de l’île s’impose pour arriver à l’entrée de la fertile Valle Gran Rey -la vallée du Grand Roi. Le nom du profond canyon fait sans doute allusion à un chef guanche. La localité du même nom s’est glissée dans la vallée. Son petit port de pêche offre un abri providentiel contre la houle océanique. L’Atlantique vorace arrache le basalte par morceaux, et dans ce combat de titans, la présence humaine semble presque insolite. Sur la côte Nord, le minuscule village de Agulo défie les lois de la pesanteur, blotti au creux d’une courbe de niveau. Les cultures en terrasses dessinent des escaliers de géant qui mènent droit à la mer. La présence musulmane dans l’Espagne médiévale se retrouve sur l’église et son curieux clocher à coupole. A l’intérieur des terres, Hermigua est la deuxième ville de l’île. Le monastère du 16ème siècle et l’église flanquée d’un étonnant clocher minaret ont été édifiés après l’introduction de la banane au milieu du 16ème siècle. En prenant de la hauteur, Tenerife se profile à l’Est de La Gomera. Au cœur de l’île, la végétation est contrariée par les déclivités et par l’altitude, qui atteint rapidement 1000 mètres. Sur les versants pelés, l’agriculture s’en remet aux terrasses pour contenir la terre emportée par les eaux de ruissellement. Malgré l’aridité apparente, c’est pourtant la terre qui assure l’humble subsistance de petits villages de montagne comme celui de Chipude. Ici, la confection des robustes poteries en terre cuite n’a pas changée depuis cinq siècles, depuis les Guanches. Rufina Gonzalez Niebla : « J’ai fait cela toute ma vie. Toute ma vie j’ai travaillé selon la méthode des aborigènes. J’ai toujours travaillé de la même façon. Je fais tout à la main, je ne peux faire autrement car travailler sur une machine, ça ne me plait pas. Une machine ça fait du bruit et je n’aime pas ça. Mes objets que je fabrique permettent de conserver le lait, le fromage et d’autres choses. Ce sont les mêmes modèles que j’utilise depuis que je suis petite. » La partie centrale de La Gomera abrite le Parc national de Garajonay classé au patrimoine naturel mondial par l’UNESCO. C’est d’ailleurs l’un des deux seuls parcs espagnols qui bénéficient d’une telle protection. Certaines plantes ne se rencontrent qu’ici. Elles forment toutes un milieu végétal spécifique tourné vers la récupération de l’eau. El Hierro est la plus petite des Canaries. Elle mesure à peine 25 km d’Est en Ouest. Elle est la plus méridionale des îles de l’archipel, mais aussi la plus à l’Ouest. Pour les géographes de l’Antiquité, cette terre désolée marquait la limite du monde connu. Sur ses cartes, le grec Ptolémée y faisait passer le méridien 0. Au nord de l’île, Valverde s’agrippe aux reliefs. C’est la seule capitale canarienne qui soit un peu en retrait par rapport l’océan. Le vent fait partie du paysage, car la petite localité monte jusqu’à 700 mètres d’altitude avec des rues en forte déclivité. Les premiers habitants ont vraisemblablement choisi le site pour se mettre à l’abri des pirates. La forte humidité de l’air explique la couleur verte des pentes, car El Hierro ne compte aucun cours d’eau permanent. El Hierro a connu d’importants bouleversements géologiques. Ainsi, le rocher percé de la Bonanza est accroché, dit-on, au socle de l’île à 200 mètres sous le niveau de l’eau. Près de La Restiga, à l’extrême Sud, le passé volcanique – pas si lointain – revit sous les pas. La dernière éruption a laissé couler des flots de lave dont la surface semble tout juste durcie. La lave refroidie perd sa fluidité et se fige en creusant des rides qui évoquent la peau des pachydermes. Les matières volcaniques plus anciennes sont désagrégées et colonisées par les végétaux. Au centre de l’île, El Pinar – la pinède – s’étend sur une terre acide appréciée par les pins des Canaries, ou autres conifères. Les troncs portent les stigmates de leur lutte contre les éléments. Pour habiller cette énorme masse minérale, la végétation procède par longs et patients paliers. Le premier ne concerne que les mousses et les lichens qui, petit à petit, adoucissent les formes de teintes presque exotiques. En français, El Hierro veut dire "le fer", une allusion probable à l’aspect du sol rouillé, qui a frappé l’imagination des premiers arrivants. Et pourtant, aucune trace de fer, mais partout des roches volcaniques, aux formes imprévisibles, évoquant parfois des pierres ponces remplies de bulles d’air. La densité – allégée – de ces roches est sans rapport avec l’importance de leur volume. A proximité, des plantes vivaces – des euphorbes – soulignent la progression du règne végétal. Sur la côte Nord, le village de Las Puntas se félicite d’échapper aux vagues puissantes et de posséder le "Puntagrande", honoré par le Livre des Records au titre de plus petit hôtel du monde. Avec comme référence l’échelle humaine, ou celle de Pozo de Las Calcosas – une localité miniature de la côte Nord – , on imagine l’envergure et la violence du cataclysme qui un jour emporta un immense pan de l’île. Un raz-de-marée gigantesque, à l’issue duquel l’eau cèdera la place à un large espace. La ville de Frontera y a trouvé sa place. Non loin, au milieu des figuiers de barbarie, des agaves et des euphorbes apparaissent les vestiges d’un ancien savoir-faire humain. Les Casas Guinea ont hébergé les premiers colons au 16ème siècle sous de grossiers blocs volcaniques. Autour, subsistent quelques spécimens d’une espèce endémique de lézards géants, espèce que l’on avait longtemps cru éteinte. Avant la découverte de l’Amérique, El Hierro était considéré comme le bout du monde. Il a conservé de cette époque son halo de mystère. La Palma, plus exactement San Miguel de La Palma, a pris la forme d’un cœur étiré sur 50 kilomètres du Nord au Sud. La capitale s’appelle Santa Cruz et, comme à Tenerife, la ville a prospéré grâce au port et aux chantiers navals. Malgré l’urbanisation inévitable du front de mer, la ville ne s’est pas coupée de ses racines. Les vieux quartiers n’ont perdu ni leur charme, ni leurs balcons traditionnels sur la place d’Espagne. L’église del Salvador et l’hôtel de ville évoquent tous deux un 16ème siècle florissant. Même modeste, le balcon en bois de pin témoigne d’un véritable art de vivre tourné vers l’extérieur. Les riches terres volcaniques se prêtent à des cultures diverses. Une rue conduit tout droit à "La Havane", tout en suivant le parfum exhalé par les larges feuilles de tabac. Sous le regard attentif de Che Guevara, le tabac aux Canaries accumule les bonnes références. Ricardo Alvar Concecion explique : « La tradition du cigare vient du fait que de nombreux habitants de La Palma ont émigré à Cuba et qu’ils ont travaillé là-bas avec l’excellent tabac cubain. Quand ils sont revenus ici, ils ont poursuivi la tradition. Nous vendons essentiellement sur l’île et très peu sur la péninsule espagnole parce qu’il y a un système de monopole. Nous vendons aussi en Allemagne ou en Suisse par exemple mais nos cigares ne sont pas très connus. Pourtant, ceux qui les connaissent considèrent que les cigares de La palma sont les meilleurs du monde. Ici, nous fabriquons entre 35 et 38.000 cigares par mois. » Le secteur du bâtiment, qui emploie 10 % de la population active, bénéficie directement de l’envolée touristique. Mais face à la rapidité du développement immobilier, les promoteurs prennent conscience de la nécessité de l’intégration à l’environnement, et du respect des traditions architecturales. Chacun doit y mettre du sien… Dans la partie occidentale, l’église de Tazacorte et son clocher ajouré révèle la qualité du patrimoine de La Palma. La ville de Los Llanos de Aridane en donne un autre aperçu autour de son église du 17ème siècle décorée par des artistes flamands. Ceux-ci ont apprécié la lumière d’une des régions les plus ensoleillées de l’île, heureusement pourvue d’innombrables points d’eau. Bourgeoise et secrète, opulente ou modeste, la maison canarienne marie ici le charme et le confort de l’eau courante transportée par un aqueduc. La randonnée au départ de Los Canarios est un bon moyen de découvrir l’extrême sud de La Palma : la Punta de Fuencaliente, qui prolonge deux petits volcans endormis. Le plus grand, le volcan de San Antonio, n’atteint pas 700 mètres de hauteur. Il reste impressionnant malgré son imperturbable sommeil. Mais attention ! Ces volcans ne dorment jamais que d’un œil ! Les gorges de Las Angustias, au centre de l’île, donnent un accès direct au coeur d’un volcan effondré lors de sa dernière éruption. Le cratère béant – 9 km de diamètre – accueille le parc national de la Caldera de Taburiente et sa végétation tourmentée. Les flancs partiellement détruits qui subsistent au bord de l’immense caldeira, donnent une idée de la taille originelle du volcan : les falaises tutoient les nuages en approchant ou en dépassant les 2000 mètres d’altitude. Pour cette raison, La Palma est l’une des îles les plus escarpées du monde. L’île de la Grande Canarie adopte la forme d’un rond-point en plein centre de l’archipel. Pour en faire le tour, il faut tout de même parcourir 240 kilomètres dont la capitale Las Palmas est le prologue naturel. Les activités portuaires expliquent, une fois de plus, le développement de la ville. Les premiers colons ont été frappés par le nombre de chiens – "canis" en latin – qui pourraient être à l’origine du nom "Canaries". Mais ce n’est qu’une hypothèse. L’on dit parfois que les marins ont une femme dans chaque port… Ce n’était pas le cas, semble-t-il, de Christophe Colomb, qui fit escale ici pour prier. Quand il franchit le portail d’une magnifique demeure coloniale, l’amiral avait d’autres préoccupations que de faire sa cour à une élégante. Helena Acosta Guerrero le confirme. « La maison où nous nous trouvons est l’ancienne maison du gouverneur. Quand Colomb eut un problème avec son bateau, il débarqua ici dans la Grande Canarie pour demander l’aide du représentant du roi, le gouverneur, ce qui était logique car il était en mission royale pour voyager vers l’Amérique. L’importance de la Grande Canarie – et de l’archipel en général – est fondamentale dans la découverte de l’Amérique. C’est une plate-forme sur l’Atlantique, comme un hall d’entrée pour la conquête et la colonisation de tout le continent américain. » Les alizés ont élevé la Grande Canarie au niveau des meilleurs spots mondiaux pour la pratique de la planche à voile. Plusieurs épreuves de championnats du monde s’y sont déjà déroulées. L’île occupe d’ailleurs la première place dans l’archipel en matière de sports nautiques. Sur toute la circonférence de l’île, 15 kilomètres seulement sont couverts de plages, comme la Playa del Ingles. Les plages se situent toutes dans la partie Sud. Les principales implantations touristiques – la ville de Maspalomas par exemple – abondent également dans le midi de l’île, une région très appréciée notamment des Allemands, qui représentent un tiers des visiteurs aux Canaries. Le sable chaud ne manque pas dans les dunes de Las Palomas, une vaste accumulation de sable marin. A travers ses ondulations parallèles, le sable retrace les mouvements réguliers des vagues. En suivant le tracé des "barrancos", ces gorges profondes qui conduisent vers les sommets, on approche le centre de l’île. Avec l’altitude, l’air se purifie et prend des tonalités métalliques. L’eau courante ne s’achemine pas toute seule, la lavandière n’a pas encore été remplacée par la machine. Ici la vie reste rude pour tout le monde, ou presque… A hauteur de San Bartolomé, les nuages s’effilochent sur les sommets. L’humidité qu’ils recèlent suffit aux pins des Canaries. A 1800 mètres d’altitude, le "Rocher des nuages" est une des plus hauts monolithes du monde. La roche volcanique peut se faire hospitalière. A San José El Camillo, elle réserve des cavités déjà habitées par les Guanches. L’habitat troglodytique présente un grand nombre d’avantages. Ainsi, les boissons y restent fraîches très longtemps. Dans le village d’Artenara, le recueillement s’impose lorsqu’on pénètre le tuf rougeâtre de la chapelle aménagée en sous-sol pour la "Vierge de la petite grotte". La foi des Canariens est inscrite dans la pierre. Ici, le doigt de dieu montre la voie. Le volcanisme prend ici des formes variées et récentes. La localité de Galdar, au Nord de l’île, est installée au pied d’un cratère de cendres formé il y a, “à peine" 3000 ans. La Grande Canarie abrite près de la moitié des habitants de l’archipel et la densité de la population y est la plus élevée. Sur la côte Nord, malgré la configuration des lieux et l’agressivité de l’océan, la moindre surface est utilisée. Les cavernes creusées dans la montagne Cenobio de Valeron, répondaient sans doute également à un besoin d’espace pour les Guanches qui y entreposaient leurs récoltes. Le village de San Felipe a tiré le même parti de la roche volcanique en harmonie complète avec la nature exigeante de la Grande Canarie. Deuxième des îles Canaries par la taille, Fuerteventura porte un nom curieux qui signifie "la grande aventure". C’est le cri sorti de la bouche des premiers Européens lorsqu’ils découvrirent cette terre. Pour l’aventure aujourd’hui, il faut sortir de la capitale – Puerto des Rosario – et se lancer à la découverte d’une terre rouge et ocre. Dans la partie Nord, le modeste village de La Oliva fut la capitale pendant un siècle et demi et la Maison des colonels faisait office de quartier général. L’église paroissiale du 18ème siècle aux allures de forteresse rappelle le besoin de se défendre contre les étrangers et les incursions des pirates. Sur les rivages au Nord-Ouest, à hauteur de El Cotillo, les vagues de l’océan Atlantique se jettent avec vigueur. Malgré la présence dissuasive de rochers qui affleurent, la tentation est irrésistible pour les surfeurs. Tout au long de la côte nord, les phares à feu tournant ont remplacé les tours de guet qui jadis garantissaient les insulaires contre les incursions indésirables. La côte massive s’ouvre à l’extrême Nord sur le port de Corralejo, qui dessert la principale station balnéaire de l’île. Par rapport à son étendue, l’île affiche la plus faible densité de population des Canaries. Mais le développement touristique récent lui assure le plus fort accroissement démographique. Les dunes de Corralejo donnent à l’endroit un air de Sahara. Il est vrai que le Maroc se trouve à moins de 100 kilomètres. D’un point de vue géologique, la comparaison s’arrête là car les origines du Sahara n’ont rien de volcaniques. A part quelques mares d’eau saumâtre, l’eau fait défaut sur l’île. Les reliefs sont trop peu élevés pour provoquer des précipitations, et la plupart des sources naturelles sont taries. Celles-ci ne manquaient pas lorsque le Normand Jean de Béthencourt fonda un village auquel il donnera son nom : Betancuria. Au début du 15ème siècle, le gentilhomme deviendra "roi des Canaries" en créant la première colonie européenne. Aujourd’hui, le patronyme Bettancor est toujours répandu dans la population d’une localité qui fut la première capitale de Fuerteventura. Plusieurs petits cônes volcaniques hérissent la partie centrale de l’île tout autour d’Antigua, encore une autre capitale, fondée au 15ème siècle. La région s’est dotée de grandes propriétés terriennes malgré la sécheresse. L’eau des nappes phréatiques a pu être exploitée grâce à de nombreux moulins. On distingue les "molinos", les moulins mâles, des "molinas", les moulins femelles. Tous les moulins ne pompent pas l’eau. Certains utilisent le moindre souffle de vent pour moudre les céréales comme le maïs, dont la farine – le gofio – entre dans la préparation de plats traditionnels. « Ce que nous allons préparer est un gâteau pour le goûter qui contient du gofio, de l’huile et du sucre. Nous mettons un peu d’huile d’olive, un demi verre d’eau, du gofio de blé. Et, comme c’est une recette douce, on ajoute pas mal de sucre. Nous mettons ce sucre parce que c’est une préparation spéciale pour les enfants. On mélange le tout. Ça a l’air d’être bon. C’est prêt pour être dégusté ». Le Sud de Fuerteventura s’étire sur une trentaine de kilomètres en une longue presqu’île, la péninsule de Jandia. Si la côte occidentale est déserte, la côte orientale attire beaucoup plus de monde en déroulant d’interminables plages de sable blanc. Le succès de Jandia Playa, la station balnéaire la plus méridionale de l’île, ne doit pas faire oublier que la péninsule est protégée par un parc naturel baigné par les eaux très poissonneuses qui séparent Fuerteventura de l’Afrique. Dans le jour qui décline, le phare de la Entallada et le soleil couchant finissent par se confondre à l’horizon. Dans le prolongement de Fuerteventura, Lanzarote borne l’archipel au Nord et à l’Est sur une surface plane – la plus basse des Canaries – mais aride parce que les vents du large y déboulent sans obstacle. Une intense et récente activité volcanique a façonné le paysage. Le sable blanc et la lave noire s’y superposent en un curieux raccourci géologique. L’immobilier touristique, ici soumis au respect de règles esthétiques strictes, se développe en s’intégrant autant que possible au décor naturel. Sur la côte Sud, la ville principale – Arrecife – reproduit le schéma de ses proches voisines du Maghreb. Elle n’est devenue capitale qu’au milieu du 19ème siècle car la proximité de la mer faisait craindre les exactions des pirates. La vocation défensive du fort San José est manifeste même s’il n’a jamais servi. Si Lanzarote accorde une telle importance à son environnement, si le moteur touristique de son économie ne tourne pas au mépris de l’esthétique, elle le doit à l’un de ses enfants, l’artiste César Manrique décédé en 1992. Peintre, sculpteur et architecte, ce créateur a réalisé à travers sa maison personnelle, intégrée à la lave, la fusion – au sens propre comme au figuré – de l’art et de son milieu. Une vision, sans doute peu fonctionnelle, mais qui servit à toute l’île de véritable référence. Plus au Sud, les implantations touristiques comme Puerto del Carmen s’efforcent de passer inaperçues en se noyant dans la masse basaltique du littoral. Ici et là, l’énorme couche de lave recule et concède quelques mètres carrés aux baigneurs. La pointe sud de Lanzarote est orientée vers Fuerteventura. Playa Blanca est le port d’attache des bateaux qui font la liaison entre les deux îles voisines. En remontant la côte Nord, Lanzarote change d’aspect. L’eau de mer prend d’autres couleurs lorsque le sel s’y concentre. Les salines de Janubio exercent une activité, jadis, très répandue dont les conserveries de poisson étaient les principales clientes. Sur le damier des marais salants, les couleurs évoluent selon l’avancement de l’évaporation. La lagune d’El Golfo enrichit encore la palette des nuances de Lanzarote. L’eau captive est ici plus chargée en sel que l’eau de la mer Morte et la couche de lave s’est effritée comme un mille-feuille sous l’érosion et les réactions chimiques. Pendant la première moitié du 18ème siècle – c’est-à-dire hier à l’échelle géologique – la partie occidentale de Lanzarote a été prise d’une violente fièvre volcanique. Toute cette région, protégée par le parc national de Timanfaya, s’est soulevée dans une immense éruption qui anéantit une vingtaine de villages. C’est un des sites volcaniques les plus récents de la planète. Le chaudron du diable est à peine refroidi. La végétation n’a pas encore eu le temps de se réinstaller et les émanations sulfureuses peuvent troubler la vision. Oui, ce sont bien des dromadaires qui invitent les visiteurs à sillonner l’étendue de lave. En apparence tout est normal, mais à 10 centimètres de profondeur, la température atteint déjà par endroits 50 degrés ! Ce site est pour une large part à l’origine du classement de l’île par l’UNESCO dans les réserves de la biosphère. Après le cataclysme, la vie a repris le dessus et des villages comme celui de Yaiza se sont établis dans la zone touchée par l’éruption. On estime que le quart de l’île a été affecté par les projections de lave ou de cendres. Cela n’a pas empêché le travail de la terre, après des années d’efforts et dans des conditions très particulières. La vallée de la Geria est réputée pour son vignoble. Les ceps de vignes s’enfoncent dans la lave pour retrouver la terre arable, mais il faut creuser chaque trou. C’est ce que l’on appelle une culture sèche car l’apport en eau est très faible. Il n’empêche qu’à partir d’un cépage originaire de la mer Egée, on produit ici d’excellents vins. Pilar Barrera Glez dirige une bodega. « Les types de vin que nous produisons dans la Geria sont le Malvoisie blanc, le Malvoisie rouge et le Moscatel. Une des caractéristiques des vignobles de Lanzarote c’est que le sol où est planté la vigne est recouvert d’une couche de « picon », du gravier d’origine volcanique très poreux, qui permet de conserver une terre fertile. En effet, ici il pleut très peu et la rosée de la nuit sert à alimenter la terre en eau. Le cercle de pierre qui entoure en partie la vigne est là pour la protéger du vent. » Le vent ! Tantôt on l’évite, tantôt on l’utilise. Le vent a toujours fait partie du décor aux Canaries. Située au centre de l’île, Teguise est protégée des effets du vent. La première capitale a conservé la noblesse de son titre "villa real", ville royale, même si la torpeur s’en empare dans l’après-midi. En montant vers le Nord, l’île se rétrécit brutalement. La côte se cabre face à l’océan. Au sommet du mirador del Rio, l’île Graciosa et ses petites voisines se pelotonnent dans leur parc naturel. Une fois de l’autre côté, sur la façade Est, les falaises battent en retraite et ouvrent la voie aux coulées de lave qui ont réussi à s’avancer jusqu’à la mer. L’érosion facétieuse a parfois isolé les blocs de lave. La nature a ici laissé libre cours à sa créativité agissant comme une aiguillon pour stimuler l’imagination de l’homme. Manrique s’en est inspiré. A Guatiza, l’artiste a planté 1400 espèces différentes de cactées et de plantes grasses pour rendre hommage au patrimoine naturel de l’île. César Manrique n’a fait que mettre en scène la nature de l’île, changeant les proportions, et adoucissant les formes. Los Jameos del Agua illustrent merveilleusement son talent en plongeant le public au milieu d’une caverne baignée par l’eau de mer depuis des milliers d’années. On y rencontre une colonie de crabes devenus blancs en raison de l’obscurité. Fragiles, suspendues entre ciel et mer, les Canaries sont extrêmement sensibles aux forces de la nature. Elles en sont d’ailleurs en quelque sorte la synthèse, faites de lave, de sable et de lumière.

Film documentaire vu sur France 5 et Voyage !

Des clichés balnéaires les plus classiques aux paysages lunaires les plus énigmatiques, les sept îles Canaries ont surpris les caméras de Pierre Brouwers. Oui, ce film étonnera tous ceux qui résument cet archipel inondé de soleil aux plages bordées d’infrastructures touristiques exceptionnelles. En plus de l’Espagne, l’Afrique et l’Amérique du Sud ont imprimé leur influence sur l’architecture, la culture, la population. Des décors spectaculaires venus de la nuit des temps réservent sur chaque île de fascinantes surprises. En 52 minutes, le reportage justifie pleinement l’ancienne dénomination des Canaries : les “ îles Fortunées ”.

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2 Comments

  1. Il paraît que le Maroc revendique les 2 Canaries les plus à l' est : Fuerteventura et Lanzarote … Pourquoi pas l' Andalousie et Poitiers pendant qu' il y est ? 😂😂 Cela dit , l' Espagne a eu raison de reconnaître la souveraineté du Maroc sur l' ex-Sahara espagnol ( Dakhla etc. ) . Elle pourrait même aller plus loin en lui rendant aussi Melilla , sans intérêt stratégique et devenue une ville à majorité musulmane , et les minuscules rochers dispersés le long de la côte du Rif ; à condition que le Maroc renonce à toute revendication sur Ceuta , qui permet de contrôler le détroit de Gibraltar , et à plus forte raison sur les îles Canaries .

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