“Martinique, nuances tropicales” un film de Pierre Brouwers
A la jointure de l’Amérique du Nord et de l’Amérique du Sud, un morceau de France flotte comme une balise au milieu des Petites Antilles : la Martinique. Cette île huit fois moins grande que la Corse forme pourtant un véritable département dont les contours capricieux sont soumis à la fantaisie de l’océan Atlantique et de la mer des Antilles. L’île de la Martinique affiche des dimensions assez modestes. Elle ne dépasse pas 65 km de long, et sa largeur se limite à 25 km. Grâce à la configuration des lieux, l’habitat est bien distribué et il est rare de se trouver coupé du monde. Mais il faut se méfier des apparences, car certaines régions sont presque désertiques. La Martinique se voue totalement à la mer, dont la température oscille entre 25 et 28 degrés. Les moyens de subsistance et le cadre de vie sont profondément marqués par la mer. Mais la terre lui résiste, par le biais parfois d’étonnantes émergences volcaniques. La terre doit sa richesse aux volcans toujours actifs. L’humidité constante et la fécondité du sol volcanique entretiennent sur l’île une végétation tropicale spectaculaire dans le Nord. D’ailleurs, les premiers explorateurs espagnols y débarquèrent au début du 16ème siècle pour faire provision de bois et d’eau. Les Espagnols rencontrèrent ici des indiens Arawaks, et leurs rivaux les Caraïbes., qui furent rapidement exterminés ou réduits en esclavage. Mais la colonisation ira puiser jusqu’en Afrique les ressources humaines de son expansion. Des milliers d’échines ploieront sous le joug avant de se redresser grâce à Victor Schœlcher en 1848. La France est présente dans l’île depuis le milieu du 17ème siècle. Aujourd’hui, c’est l’Europe et les lois du marché qui s’appliquent, en suivant l’offre et la demande. "Il n’y a pas de clients, le samedi, il n’y a pas de clients" Les infrastructures de la Martinique n’ont rien à envier à celles de la métropole. On mesure le chemin parcouru quand on sait que le statut de région n’a été accordé à l’île qu’au début des années 1980. Aujourd’hui, des outils performants optimisent les échanges et facilitent les communications. Le secteur agricole fournit le plus gros des exportations. Il repose sur un solide trio : la canne à sucre aujourd’hui marginale ; la banane qui reste le premier produit d’exportation malgré des coûts très élevés et en dépit de la chute des cours ; enfin, l’ananas dont les connaisseurs les qualités. Bien que les conserveries développent leur activité, la concurrence avec les pays africains et asiatiques semble de plus en plus difficile à assumer. L’introduction de races bovines moins sensibles au climat tropical ne compense pas les manques d’un élevage qui dépasse rarement le niveau familial. De la même façon, la pêche applique des méthodes artisanales, insuffisantes pour satisfaire les besoins locaux : 40 % des produits de la mer sont importés. Avec un peu moins de 400.000 habitants, la Martinique reflète dans ses visages toutes les phases de son peuplement. Elle offre à une population jeune la meilleure espérance de vie de toutes les Petites Antilles. Les multiples références à la foi catholique sont inscrites dans le patrimoine de l’île. Grâce à la ferveur populaire et à cette candeur charmante, la pêche a toutes les chances d’être miraculeuse ! Le ciel n’est pas avare de ses bienfaits sur Madinina, l’île aux fleurs. La tentation est grande d’en faire profiter le plus grand nombre et de construire à tout va grâce à la défiscalisation de certains investissements. Résultat : le parc hôtelier de la Martinique dispose d’une large gamme d’infrastructures pour attirer des visiteurs dont 80% viennent de métropole. La Martinique tend les bras au visiteur, et se tient prête à l’accueillir. La baie de Fort-de-France découpe une ample ouverture dans la côte occidentale. La capitale de l’île a choisi ce site grandiose au 17ème siècle pour ses qualités défensives. Nichée dans un amphithéâtre naturel, la ville a pris le nom de Fort Royal en l’honneur du roi Louis XIV. Napoléon lui attribuera son appellation actuelle, il y a un peu plus de deux siècles. Malgré le relief et le sol marécageux, les rues ont été tracées au cordeau. Cette rigueur, toute géométrique, contraste avec l’animation tropicale d’une cité qui abrite près du tiers de la population martiniquaise, 40% si l’on inclut l’agglomération. Le patrimoine immobilier de Fort-de-France a beaucoup souffert des incendies, des cyclones et des séismes à répétition. La cathédrale Saint-Louis fut reconstruite à sept reprises. Avec son clocher en béton armé et son ossature métallique aussi souple qu’élégante, l’édifice est conçu pour éviter que le ciel ne tombe sur la tête des fidèles… Un bâtiment de pierre résiste depuis 1907. Il abrita jusqu’en 2002 le Palais de justice. La structure métallique de la bibliothèque Schœlcher a été construite à Paris à l’occasion de l’exposition universelle de 1889, puis remontée ici. Le fort Saint-Louis portait haut les couleurs de la France à 7000 km de Paris. Sans renoncer à ses espaces verts comme celui de "la Savane" et à ses palmiers royaux, Fort-de-France se transforme en prenant de la hauteur et en élargissant ses vieilles artères coloniales. La ville contemporaine perd peut-être en authenticité ce qu’elle gagne en liberté de mouvement. Le parfum de l’authenticité flotte encore dans les allées du Grand marché où les échoppes débordent de couleurs tropicales. La nature généreuse étale ici sous toutes ses formes les plus belles productions du terroir et lorsqu’on marie ces ingrédients par la magie de savants mélanges, les effets dépassent toute espérance. C’est le cas du fameux bois bandé. "On met à tremper dans le rhum, avec du gingembre, du cola, et puis quelques clous de girofle, et puis de la muscade" L’essayer, c’est l’adopter ! "Oui j’ai essayé, ça fait des heureuses" Tous les goûts sont dans la nature ! " Et voilà le fruit à pain. C’est la denrée non-périssable de la Martinique" Sur les bords de la rivière Madame canalisée, l’effervescence gagne les quais aux premières heures de la matinée. Le marché aux poissons est presque devenu un lieu de pèlerinage car les poissons colorés de la mer des Antilles, depuis longtemps surexploités, se raréfient. Au quatrième rang français pour le trafic des conteneurs, le port et le terminal accueillent aussi les bateaux de croisière, qui apprécient les eaux paisibles de la baie des Flamands. En quittant Fort-de-France vers le Nord pour emprunter la route de la Trace, le relief s’accentue rapidement et à l’intérieur de l’île, le sol se couvre d’une végétation tropicale exubérante où les fougères arborescentes se mettent en évidence. Ce sont de véritables fossiles vivants sortis en droite ligne de l’ère tertiaire. Une réplique insolite de la basilique du Sacré-Cœur surgit au milieu des frondaisons. En y accédant, on n’aperçoit pas Montmartre, mais on embrasse du regard le jardin de Balata. Vingt ans de travail ont été nécessaires pour exposer de manière didactique les plus belles pièces d’une collection botanique exceptionnelle. L’humidité ambiante peut troubler la vue. Mais c’est une des deux exigences, avec la fertilité du sol, pour héberger une telle variété d’espèces. Dans ces conditions, le moindre morceau de bois prend racine, et bourgeonne… même les piquets des clôtures. Rien d’étonnant à cette forte humidité, puisque les crêtes accrochent les nuages du large qui déversent chaque année la bagatelle de 4 mètres d’eau par mètre carré. Parfois on se demande où finit la route, où commence la rivière … Et bien la réponse est simple : la rivière finit là où commence la route… La voie "de la Trace" a été dégagée au 18ème siècle par des missionnaires jésuites soucieux de donner le plus grand rayonnement à la foi. Les méchantes langues associent les nombreux virages de la route au penchant des religieux pour le rhum. Derrière les brumes de l’alcool, la végétation, la topographie du terrain, et le régime de pluies torrentielles apportent sans doute une explication bien plus crédible. Au contact de cette nature exubérante, les découvertes ne sont pas rares. Ainsi, un arbre d’apparence anodine, le mancenillier, présente un réel danger, que l’on signale aux randonneurs. Ses composantes sont toxiques : l’écorce, la sève, les fruits et les feuilles sous la pluie, libèrent des gouttes acides sur les promeneurs mal avisés. Bien assurés, les amateurs de sensations fortes s’adonnent aux joies du canyoning, un sport extrême qui fait appel aux techniques de l’alpinisme et de la spéléologie pour explorer le lit chaotique des cours d’eau d’altitude. Comme la forte humidité limite l’adhérence aux parois, il existe des moyens plus expéditifs pour franchir les passages difficiles… Un impératif : bien mesurer la profondeur avant de sauter ! La moitié sud de la Martinique présente des contours beaucoup plus sinueux que le Nord. Juste en face de Fort-de-France, sur la côte méridionale de la vaste baie, la Pointe-du-Bout glisse dans la mer une langue de terre en forme de U. La partie la plus abritée dispose d’une marina appréciée des plaisanciers, qui affluent ici en rangs serrés. Après avoir jeté l’ancre, les visiteurs s’immergent dans un ensemble immobilier moderne, où les éléments décoratifs de l’architecture créole n’ont pas été sacrifiés. La volonté de préserver le milieu caractérise aussi le monde de la plongée sous-marine. A quelques encablures de la côte, les eaux chaudes de la mer des Antilles sont propices à la pratique de ce sport même par les débutants. " On plonge toute l’année. On plonge 360 jours par an, je dirais, et le seul moment où l’on pourrait ne pas plonger, c’est en période cyclonique, si on était en alerte cyclonique" Une fois dans l’élément liquide, la communication s’établit avec un monde insoupçonné. " On a toute la faune et la flore des mers tropicales, et puis des coraux, des spongiaires…" Les spongiaires, un terme générique pour désigner les éponges. En état d’apesanteur, le moindre mouvement gagne en élégance. Pour ceux qui appréhendent la plongée classique, l’aquascope propose un bon compromis. Juste sous la ligne de flottaison, le spectacle est toujours garanti. On ne sait où donner de la tête à la Pointe-du-Bout. Pour s’aérer, les ouvertures sont grandes, et les activités récréatives peuvent séduire les plus exigeants, qu’ils soient sportifs acharnés, portés sur les alizés ou simples contemplatifs. Les grosses prises ont du répondant. Et le beau parcours du Golf de l’Impératrice suscite … les beaux gestes. La Pointe-du-Bout a réuni tous ses atouts dans un concentré de vie martiniquaise. A la tombée du jour, quand la température de l’air fraîchit, l’ambiance se réchauffe grâce aux épices de la cuisine créole. Sous les lumières électriques, la température monte encore de quelques degrés dans la nuit martiniquaise. A travers leurs costumes bariolés et leur gestuel, par leurs rythmes syncopés et leurs expressions, les danses témoignent des multiples influences culturelles brassées par un peuple qui n’a pas renié ses lointaines origines. Le tambour belair ou "bélé" avec son tempo lancinant couvert par les chants, accompagne de bien curieux affrontements. Poussés par les percussions, les participants reproduisent en les mimant les combats singuliers que les esclaves se livraient entre eux pour retrouver leur fierté, et leur volonté de vaincre. A 30 km au Sud de Fort-de-France, la localité de Trois-Ilets doit une partie de sa réputation à la qualité de sa canne à sucre. La ruée sur le sucre de canne s’est depuis longtemps calmée. Il reste la bonhomie locale… et les vestiges d’une prospérité lointaine, comme la propriété Vatable. Une autre exploitation sucrière appartenait à la famille Tascher de la Pagerie passée à la postérité avec une de ses filles, une certaine Joséphine. " C’est une ancienne habitation sucrerie, qui recouvrait 527 hectares, et aujourd’hui il n’en reste que trois, puisqu’à la mort de Joséphine, ses héritiers avaient dûs tout revendre, parce qu’elle n’avait laissé que des dettes. Alors vous avez de ce côté le moulin à bêtes, qui servait à broyer la canne à sucre, et le jus était acheminé par un canal vers la sucrerie. La sucrerie, c’est le bâtiment que vous avez en contrebas avec la grande cheminée. Et par ici au milieu vous avez le soubassement de la maison principale, où est née Joséphine le 23 juin 1763. Cette maison était construite en bois. Elle a été détruite par un cyclone en 1766, alors que Joséphine n’avait que trois ans". Dans l’ancienne cuisine du domaine, un musée est installé à la mémoire de celle qui allait devenir la femme de Napoléon et l’impératrice des Français pendant cinq ans : Joséphine de Beauharnais. Parmi toutes les plantes tropicales conservées au "parc des Floralies", aucune autre ne méritait un tel hommage : la canne à sucre possède sa propre maison où l’on retrace l’histoire d’une industrie qui dès le XVIIème siècle a fait la fortune de l’île, en a façonné le paysage, et forgé les traditions. Les colons étaient appelés "Messieurs" et leur rhum (18 34) est toujours considéré comme un des meilleurs au monde. La tuile fait partie du décor aux Trois-Ilets et quand la sieste est terminée, l’activité du potier reprend un tour normal. Le sous-sol de la région abonde en argile et depuis le XVIIIème siècle, les ustensiles en terre cuite sont façonnés dans la localité. En longeant la côte au Sud-Ouest, la mer des Antilles a pratiqué de larges ouvertures qui frangent le littoral de boucles successives : les anses. La mer incisive a fait reculer la roche volcanique jusque dans ses derniers retranchements de sable noir. Sur le sable blond d’origine corallienne, les gommiers détachent les couleurs tapageuses de leur coque jadis taillée dans le tronc d’un seul arbre. A la gloire de Dieu et de l’humour, leurs noms lancent de brûlantes invitations au voyage. Allongé au pied de mornes – ce terme désigne des collines aux Antilles – Le village des Anses-d’Arlets étire paresseusement ses maisons créoles en bois le long de la plage. Grâce au climat ici très sec, elles restent dans un état de parfaite conservation. Tout le Sud de l’île est hérissé de mornes dont l’altitude peut frôler les 500 mètres. Ce vallonnement résulte du formidable travail accompli par une érosion systématique. L’érosion a ciselé le rocher volcanique du Diamant qui se dresse à 180 mètres au-dessus des flots. Sous Napoléon, les Anglais l’avaient élevé au rang de navire de guerre de sa Majesté. Il paraît que sur certaines cartes maritimes, le rocher fait encore partie du territoire britannique. Un caillou dans le jardin des relations entre les deux pays ! A trois kilomètres du rocher, la plage tend ses bras. Entre le rocher et la côte, de forts courants circulent. Aucun risque dans la piscine, mais il faut se méfier sur la plage de la Grande Anse du Diamant, agitée par le vent du large. Au-delà du village du Diamant : Direction … Le Marin, et Sainte-Luce, par l’excellente route qui conduit à l’extrême Sud de l’île. La côte méridionale a souffert des exactions commises par les Anglais et plus encore des ravages causés par les cyclones. Quand elle ne se déchaîne pas, la nature peut se montrer délicate, comme les colibris dont les ailes battent 60 fois à la seconde. Leurs mouvements coulés ont inspiré le travail d’un atelier artisanal original qui recourt à des matériaux peu usités. Le sable et la terre composent des tableaux aux nuances surprenantes et aux techniques dépouillées. " Tous les sables et toutes les terres qu’on emploie proviennent uniquement de Martinique. Nous avons fait le tour complet de la Martinique pour ramasser les sables. Il y a 180 plages sur l’île. 180 sables différents. C’est quelque chose déjà d’extraordinaire. Autrement on parcourt toute l’île intérieure, la montagne, les champs, les promenades ; les sentiers, et on recueille des morceaux de terre. Actuellement nous sommes à la tête de 300 couleurs différentes de terres. C’est le principe du travail du sable. Le sable est toujours parsemé sur le dessin fait à la colle. Pour ça, nous employons 8 colles différentes. Alors que dès qu’on touche la terre, c’est-à-dire ces morceaux-là : les terres, c’est les couleurs, la voile jaune, la mer, ou le maillot, ça c’est de la terre. Là on va faire la surface de la terre avec une colle différente, on va déposer un bon centimètre de terre dessus, et on va la travailler avec des aiguilles et des couteaux de façon à faire le mélange de la colle et de la terre." Les sables légers d’un calcaire neigeux ; les sables noirs chargés en minéraux lourds ; fer et titane contenus dans la lave refroidie des volcans, … tout le patrimoine géologique de l’île revit à travers une étourdissante mosaïque. La rivière Pilote doit son nom à un chef caraïbe établi ici après avoir cédé ses terres aux premiers colons français. Ces terres étaient riches. Elles ont favorisé la culture intensive de la canne à sucre. Pour récolter la canne, il faut être rapide, car la teneur en sucre n’est élevée que sur une très courte période. Et la déclivité des sols ne facilite pas l’avancement du travail. La mécanisation systématique de la récolte est l’une des solutions pour lutter contre la chute des rendements. En 30 ans, la production a été divisée par 5. La plupart des sucreries ont définitivement fermé, pénalisées par la chute des prix et l’envolée des coûts de production. Aujourd’hui, plus de la moitié des cannes lavées, broyées et pressées, avec le jus qui en découle sont réservées aux distilleries pour en faire du rhum. Dix kilos de cannes donnent un litre de rhum. Juste retour des choses : la canne à sucre et le rhum ont fait leur entrée dans les musées. A travers les instruments du passé, cette production agricole représente en effet un pan entier de la culture martiniquaise. Les outils semblent bien désuets et pourtant, depuis trois siècles, les méthodes et les gestes n’ont pas tellement changé. Quant aux secrets de fabrication, ils sont toujours jalousement gardés. Les manières de consommer le rhum sont en revanche beaucoup moins protégées. "Et bien là, je suis en train de faire un "petit punch", qui est une particularité des apéritifs à la Martinique, c’est-à-dire un petit peu de sucre de canne, un zeste de citron vert, et un petit parfum de rhum blanc. Le rhum de la Martinique est une catégorie de rhum unique au monde, qu’on appelle le rhum agricole. Agricole, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’on prend la canne à sucre, qu’on presse, et c’est avec le jus de la canne qu’on va fermenter et distiller, qui va donner un rhum pur fruit qu’on appelle du rhum agricole". L’histoire du rhum martiniquais passe aussi par l’ancien monastère de Fond-Saint-Jacques où vécut le père Labat, un moine dominicain haut en couleurs qui apporta de précieuses modifications dans la distillation du rhum dès le XVIIIème siècle. Né et mort à Paris, le père Labat fut aussi un infatigable voyageur. Il n’y a pas d’heure pour boire du rhum. Celui du matin aide, paraît-il, à démarrer la journée. « C’est le décollage, l’absinthe. On va prendre ça, on le met dans le verre, on boit sec, c‘est terminé. Et après, ils prennent un coup sec par-dessus, une goutte d’eau, le décollage est fait, le jus. Et après au boulot ». Le "décollage matinal", c’est plus efficace, pour le réveil, que le chant du coq ! Le chef de la basse-cour aux terribles ergots renforcés fait l’objet de toutes les attentions, de toutes les passions et de paris disputés. Deux gallinacés belliqueux sont lâchés dans le "pitt", une arène exiguë sur laquelle pleuvent les cris et les encouragements ! Le public excite les adversaires qui visent la tête et l’issue fatale. La mangouste est un petit mammifère proche de la belette. On l’oppose dans un autre combat singulier au serpent fer-de-lance. La mangouste est originaire d’Asie. Elle a été importée ici pour éliminer les rats et les reptiles dans les plantations de cannes à sucre. Le serpent fer-de-lance ou "trigonocéphale" appartient à la famille venimeuse du crotale. Malgré un début de combat équilibré, le reptile n’a aucune chance. La mangouste est en effet ultra rapide. Elle saisit son ennemi par la tête, qu’elle transperce de ses dents effilées. Beaucoup plus paisible, l’Anse Figuier ouvre sa courbe sur une plage réputée qui descend en pente douce dans une eau peu profonde. A proximité immédiate, une ancienne distillerie abrite l’écomusée de la Martinique. On y expose quelques vestiges caraïbes et notamment des terres cuites trouvées ici même. L’établissement propose un tour d’horizon complet de l’île et de son histoire. L’esclavage est abordé sans fausse pudeur, mais aussi les différentes étapes du développement industriel et économique. Les modes de vie sont élégamment présentés, toutes classes sociales confondues. Le port de plaisance du Marin est réfugié bien à l’abri d’une baie qui échancre profondément les terres. La localité s’enorgueillit de posséder le siège d’une des trois sous-préfectures de l’île. Mais cela n’impressionne pas la marchande de quatre-saisons qui vante ses articles. « Ici les ignames portugaises, y a les patates, y a de l’arachide, des oranges locales, des tomates, vertes et jaunes. » Les produits de la terre trouvent un débouché rapide auprès des bateaux de plaisance stationnés ici dans la plus importante marina de la Martinique. Il suffit de prendre de l’altitude pour suivre sur l’azur profond leurs coutures de fil blanc. A l’extrémité Sud des terres martiniquaises, dès que le village de Sainte-Anne est en vue, la mer des Antilles cède du terrain. Elle échange sa couleur et sa moiteur tropicales pour la vigueur stimulante de l’océan Atlantique tout proche. Mais avant de virer de bord, la mer des Antilles s’accorde une dernière escale à Sainte-Anne, la localité la plus méridionale de l’île, au charme quasi méditerranéen. Dans le petit cimetière, tout le passé de l’île et le respect qu’il impose semblent figés par la chaleur. Les traditions sont pourtant bien vivantes et se transmettent de génération en génération lors de la fête patronale. En bijoux superposés et en coiffes étudiées, l’élégance créole s’étale alors sans compter. La relève se prépare quand, à la nuit tombée, les jeunes espoirs numérotés s’affrontent avec l’assurance de professionnels. Et les fans sont déjà au rendez-vous … En arabesques naturelles, le littoral – au Sud – décrit d’amples ondulations sablonneuses, auxquelles les fonds marins semblent répondre. Juste avant de basculer dans l’Atlantique fougueuse, la côte réserve une dernière surprise en s’incurvant largement pour former la Grande anse des Salines. 1200 mètres d’un arc de cercle parfait ! Les baigneurs unanimes lui ont décerné le titre de "la plus belle plage de Martinique". Au Sud-Est de l’île, sur la façade baignée par l’Atlantique, la commune du Vauclin est entièrement tournée vers l’océan. C’est d’ailleurs le premier port de pêche du département. La constance des vents dominants et l’ouverture sur le large font de l’endroit un site privilégié pour les sports qui mettent le vent à contribution. A la plage de la pointe Faula, le vent frais de l’océan explique peut-être que les baigneurs portent T-shirts, et que la municipalité conseille aux dames de se couvrir … Il ne faut pas se voiler la face, le windsurf requiert ici de réelles dispositions techniques et physiques. Parmi les ressources de la mer, les lambis remplissent une double fonction alimentaire et utilitaire. A la "case-musée", conservatoire du quotidien sans prétention, un patrimoine sonore surprenant a été réuni par Jean-Claude Monjoli. " Alors c’est un héritage qui nous vient des Indiens Caraïbes. Nos grands-parents eux-mêmes avaient établi tout un code très précis. Il y avait un certain nombre de sons pour des mariages, les enterrements… Ils arrivaient même à dire lorsqu’il y avait un veuf qui se remariait dans le coin. Ça se soufflait surtout sur les collines et automatiquement le message passait. C’était le téléphone de l’époque. " La montagne du Vauclin n’oppose pas un obstacle infranchissable puisqu’elle dépasse à peine 500 mètres d’altitude. Plus au Nord, la commune du François embrasse du regard l’Atlantique piquetée d’îlets volcaniques par dizaines. La navigation dans ces eaux cristallines est compliquée par la présence de hauts fonds sablonneux, les Fonds Blancs, qui remontent en pleine mer jusqu’à un mètre de la surface. A ces endroits, l’eau est plus chaude que dans les piscines ! Les variations de la profondeur et la nature irrégulière du fond marin expliquent les subtils dégradés de couleurs. Les pêcheurs du François passent pour être parmi les meilleurs marins de la Martinique. Ils excellent dans la fabrication de bateaux réputés. Quand ils ne pêchent pas, ils emmènent volontiers quelques passagers à travers le labyrinthe des îlets, qu’ils connaissent par cœur, pour une baignade dans les fonds Blancs. Le François, 3800 habitants. On y rencontre quelques-unes de ces belles plantes qui ont établi la réputation de la Martinique, comme l’anthurium et sa fleur à l’appendice pointé sur l’extérieur… Et la banane. Les préparations locales excitent tout autant la curiosité du chaland et ses papilles gustatives. " Faut venir auprès de moi pour faire le boudin, il y a beaucoup de préparation; c’est le pain qu’on tourne à la moulinette, on met de la farine, on met du sang, on met du lait, on met tout, on met des épices, le poivre, le bois d’inde, on met tout ça dedans" L’artisanat n’est pas en reste, notamment pour la fabrication de ces fameux bijoux créoles indispensables à l’élégance féminine : les broches et les anneaux, les "chaînes forçat", les bracelets et les colliers "grain d’or”, qui enfilent les boules comme des perles. Les très grands arbres sont rares aux Antilles à cause des cyclones. L’habitation Clément, qui date XVIIIème siècle, leur rend un hommage appuyé par son mobilier en bois durs tropicaux, essentiellement de l’acajou, dont le bois rougeâtre est facile à polir. C’est la foule des grands jours ! Les dimanches de juin à janvier, l’esprit de compétition souffle sur toute la côte. On achemine les interminables mâts de bambou avant que de longues perches rigides redressent l’embarcation. Alors peut commencer la course de yoles rondes ("rondes" parce que pour les courses, ces barques à fond plat elles sont équipées d’une quille). La yole est une embarcation très difficile à manœuvrer. Les encouragements du public ne sont pas superflus. La grande voile rectangulaire sollicite les marins en permanence. Pour garder l’équilibre, l’équipage a fort à faire. La victoire récompense souvent les pêcheurs locaux, ce qui déchaîne les passions. Comme celle du François, la baie du Robert est parsemée d’îlets éparpillés au gré du hasard. Beaucoup d’entre eux sont "propriétés privées". Perdus dans un réseau complexe de passes et de récifs, certains affrontent la houle de l’Atlantique jusqu’à dix kilomètres de la côte. Au milieu des plantations de cannes à sucre, la sucrerie du Galion, fondée au XIXème siècle, est la dernière en activité. Au centre de la côte orientale, la presqu’île de la Caravelle s’enfonce de quinze kilomètres dans l’océan. La bourgade de la Trinité, sous-préfecture du Nord de l’île, bénéficie de la protection d’une vaste baie. Ce havre tranquille est fréquenté par les bateaux depuis le XVIIIème siècle parce qu’il suffisait, à partir de là, de traverser l’île pour se retrouver à Fort-de-France. Sur la presqu’île de la Caravelle, l’anse l’Étang s’arrondit sur une plage qui frissonne au vent du large. Les rouleaux de l’Atlantique ne sont pas loin. La baie du Trésor est dominée par les ruines du château Dubuc, une ancienne habitation sucrière du XVIIIème siècle. La famille Dubuc de Rivery aurait établi sa fortune sur une sombre activité de contrebande. Plus au Nord, le village de Sainte-Marie semble relié à un îlet par une mince bande de sable. La localité doit son existence à un fort installé ici au XVIIème siècle. Le Nord bien arrosé est la terre de prédilection des bananeraies qui couvrent plus de la moitié des terres cultivables en Martinique. Un régime de bananes compte environ 150 fruits qui peuvent arriver à maturation en 6 mois si la pluie tombe en quantité suffisante. Un bananier exige 50 litres d’eau par jour ! Des sacs en plastique protègent les régimes. A Sainte-Marie, le musée de la banane explique notamment pourquoi le fruit a longtemps été réservé à la consommation locale. Daniel Martin-Vallée "L’histoire de la banane en Martinique commence au XVIe siècle avec l’introduction de ce fruit en Martinique par des moines portugais, et l’exploitation du fruit a été très timide, mais il y a eu à un moment donné un certain nombre de choses, d’actes qui ont contribué à une très large diffusion de la banane dans l’île. Je fais allusion entre autres à un édit de 1726 qui obligeait tous les planteurs, tous les colons en fait à planter des bananes pour nourrir les populations serviles que l’on trouvait sur les exploitations". Oui, la banane était un élément important de l’alimentation des esclaves. Sur 300 espèces de bananes comestibles dans le monde, on en dénombre 50 en Martinique : largement de quoi alimenter le festival de la banane organisé tous les deux ans dans la localité du Lorrain. Dans la banane flambée, certains préfèrent le rhum au fruit… A dix kilomètres du Lorrain, l’habitation Pécoul est une propriété privée datée du XVIIIème siècle. Pour l’irrigation du parc, un barrage retenait les eaux d’une source. Au fur et à mesure que l’on progresse vers le Nord, le paysage change. Les vallées encaissées s’encombrent d’une végétation dense, typique de la forêt pluviale, la forêt tropicale humide, dont les essences multiples colonisent rapidement l’espace. Les cours d’eau gonflent à la moindre averse, comme des torrents de moyenne montagne. Taillée à la machette dans la forêt tropicale, la localité de Grand-Rivière souligne au sable noir la limite Nord de l’île. L’histoire est en mouvement, mais la route nationale s’arrête ici. Un treillis métallique fixé sur une armature de bois et quelques appâts : c’est tout l’équipement nécessaire à la pêche au casier ou "à la nasse". Le courage et le savoir-faire ne sont pas superflus car le canal de la Dominique est parcouru de courants très dangereux. Le gommier est l’embarcation traditionnelle des pêcheurs antillais. Les hommes de Grand-Rivière maîtrisent l’art de la pêche depuis des générations. Ils se transmettent les secrets de fabrication des gommiers, un des rares vestiges de la culture caraïbe, même si le moteur a remplacé la voile. Dès le plus jeune âge, ils taquinent l’océan, et l’apprivoisent. Toutes les traditions s’entretiennent… Même au fond d’antiques sorbetières. Difficile de rester de glace devant la marchande et son sourire. Sur la côte Ouest, l’église de Case-Pilote est une des plus anciennes de l’île. La charpente s’inspire d’une carène de bateau renversée. Comme dans toutes les Antilles françaises, la foi se vit avec passion. Pour s’exprimer, elle a coutume de joindre le geste à la parole, et la prière fervente au chant et à la danse. Au Nord-Ouest de Fort-de-France, la côte baignée par la mer des Antilles est beaucoup moins découpée. A mi-parcours, elle est dominée par la masse impressionnante de la Montagne Pelée, un volcan au sommet le plus souvent embrumé, qui culmine à 1400 mètres. Saint-Pierre était une ville prospère, la capitale économique de l’île, qui fut même surnommée le "Petit Paris des Antilles" pour la qualité de la vie qu’on y menait. A la fin du XIXème siècle, 30.000 habitants y étaient recensés. Le 8 mai 1902, une formidable explosion pulvérisa le cratère et détruisit la ville en dégageant une énergie supérieure à celle de la bombe d’Hiroshima. Parmi les trois rescapés, un seul survécut à ses blessures, protégé par les murs épais du cachot de la prison, où il était détenu. Cette catastrophe a inspiré les scientifiques qui désignent aujourd’hui du terme "peléen" tout volcan explosif. Celui-ci a ravagé un territoire immense. La Montagne Pelée n’est qu’endormie et un observatoire enregistre ses moindres spasmes. A Morne-Rouge, la Maison des Volcans initie les visiteurs au volcanisme, et décrit les nombreuses sautes d’humeur de la Montagne Pelée. Elle rappelle aussi le souvenir des nombreux hameaux voisins disparus dans le cataclysme de 1902. Les rivages de sable noir de l’anse Céron ou de l’anse Turin sillonnés par les jeunes beautés locales ont inspiré le peintre Paul Gauguin installé ici pendant six mois en l’an1887. L’artiste y élaborera sa palette des tropiques qu’il prolongera jusqu’à Tahiti. Après ce court séjour et ce tournant dans son inspiration, Gauguin ne reviendra jamais à la Martinique. Dans le village du Prêcheur, la paroisse remonte au XVIIème siècle comme l’atteste une de ces trois cloches offerte par Louis XIV en souvenir de Madame de Maintenon qui vécut ici son enfance. La Martinique accentue encore son aspect sauvage sur ce côté Nord de l’île, à l’anse Couleuvre. Sur cette côte, on pratique la pêche à la senne. La senne est un filet lancé à 300 mètres du rivage, remonté ensuite par toutes les bonnes volontés. C’est une technique de pêche séculaire dont la pratique se faire de plus en plus rare. La longueur et le maillage du filet varient selon les espèces et la taille des poissons visés. "En général, on jette la senne pour les maquereaux, les coulivous, les ti bonites, tout çà quoi. Il y a des moments où ça marche, et des moments où ça ne marche pas. C’est pas facile, quoi." Pas facile, car de plus, la pêche à la senne nécessite une large main-d’œuvre. Mais ce travail collectif est une donnée fondamentale de l’esprit de solidarité qui prévaut dans ces communes parfois isolées. La Martinique grouille d’une vie sociale, culturelle, animale et végétale que la mer enrichit sans cesse. Ici, tous les sens sont sollicités en permanence par la gamme infinie des nuances tropicales.
Film documentaire vu sur les chaînes France 5 et Voyage !
Vue du ciel, de l’océan, ou même explorée sous les flots, Madinina – l’île aux fleurs – étonne par sa diversité et une infinie palette de nuances. Les paysages, la population, les traditions, la musique, la cuisine et même le rhum ondoient devant la caméra jusqu’à devenir impalpables. Grâce aux multiples reportages qu’il a réalisés en Martinique, Pierre Brouwers a pu néanmoins brosser un portrait fidèle d’une des îles les plus charmeuses des Antilles, sans trop céder à la séduction…
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Chapitrage :
00:00 Introduction
01:00 Géographie
01:48 Mer et terre
02:26 Les Espagnols
02:52 Présence de la France
03:08 Les infrastructures
03:29 L’agriculture
04:22 Une population jeune
04:35 Foi catholique
04:48 Madinina
04:58 Le tourisme
05:26 Fort-de-France
05:51 Population
06:16 La cathédrale Saint-Louis
06:48 Le palais de justice
06:58 La bibliothèque Schœlcher
07:10 Le fort Saint-Louis
07:20 Transformation de la ville
07:47 Production du terroir
08:02 Le bois bandé
08:36 Marché aux poissons
08:53 Zone portuaire
09:08 Vers le nord
09:33 Le jardin de Balata
10:18 Humidité
10:41 La route de la Trace
11:09 Le mancenillier
11:34 Canyoning
12:09 Vers le sud
12:23 La marina de la Pointe-du-Bout
12:53 Plongée sous-marine
13:58 Activités à la Pointe-du-Bout
14:58 Nuit martiniquaise
15:14 Danses créoles
16:37 Les Trois-Ilets
17:05 Le musée de La Pagerie
18:07 Le parc des Floralies
18:39 L’argile
19:03 Les anses de la côte sud-ouest
19:29 Les gommiers
19:59 Les Anses-d’Arlets
20:23 Les mornes
20:35 Le rocher du Diamant
21:22 Vers Sainte-Luce
21:48 Les colibris
22:02 Travail du sable et de la terre
23:56 Rivière-Pilote
24:13 La canne à sucre
24:50 Le rhum
25:22 Le « ti-punch »
26:23 Le monastère de Fond-Saint-Jacques
26:45 Le « décollage matinal »
27:20 Combat de coqs
27:57 Mangouste contre serpent
28:45 Anse Figuier et l’écomusée de la Martinique
29:33 Le port de plaisance du Marin
30:27 A l’extrémité sud
30:51 Sainte-Anne
31:15 La fête patronale
32:32 Grande Anse des Salines
34:03 La commune du Vauclin
34:32 La plage de la Pointe Faula
35:01 Les lambis
35:46 La montagne du Vauclin
35:56 La commune du François
37:13 Le François
38:23 L’habitation Clément
38:45 Course de yoles rondes
39:54 La baie du Robert
40:18 La sucrerie du Galion
40:28 La presqu’île de la Caravelle
40:43 La bourgade de la Trinité
41:24 La baie du Trésor
41:39 Sainte-Marie
41:59 La banane
43:53 L’habitation Pécoul
44:23 Vers le nord
44:57 Grand-Rivière
45:43 Vestige de la culture caraïbe
46:30 L’église de Case-Pilote
47:22 La montagne Pelée
47:38 Saint-Pierre
48:38 Morne-Rouge
49:02 Paul Gauguin
49:43 Le Prêcheur
50:10 Pêche à la senne
51:05 Nuances tropicales